Doctus cum libro

C’est mardi, et je partage avec vous la phrase latine de la semaine, mon rituel avec mes élèves. Aujourd’hui, « Doctus cum libro », « Savant grâce au livre », un proverbe.
Je reste en ces premières semaines dans des phrases simples, que les 5e débutants puissent en partie élucider. Là, cela tombait bien, puisque lors de mon premier cours avec eux la semaine dernière nous avons vu le mot « liber », « livre » (ici décliné à l’ablatif).
« Doctus » a fait penser aux élèves à « docteur », la plupart ne connaissant que le sens de « médecin », certains sachant que c’est avant tout quelqu’un qui a obtenu un diplôme de doctorat. En latin, « doctus » est le participe passé de « docere », « apprendre, instruire ». Le « doctus », c’est celui qui a été instruit, et qui est donc savant.
« Cum » est une préposition signifiant « avec ». Mot à mot, la phrase signifie « savant avec un livre ».
Les sentences latines semblent parfois paradoxales. Celle-là, au contraire, semble trop évidente, ce qui a tout autant déconcerté mes élèves. Évidemment qu’on est savant avec un livre ! Ils ont tout de même patiemment tenté de trouver des significations un peu plus précises à la phrase :
- Cela fait allusion à la représentation symbolique d’un savant « avec un livre » à la main.
- Grâce à la lecture, quelqu’un qui n’est pas savant le devient.
- Oui, et aussi, quelqu’un qui est déjà savant devient encore plus savant en lisant des livres.
- Cela me fait penser à une autre phrase de la semaine, où on disait qu’il fallait se méfier de quelqu’un qui n’aurait lu qu’un seul livre. [Chapeau à cette élève de 3e qui s’est souvenue d’une phrase vue quand elle était en 5e il y a presque deux ans en décembre 2024, « Timeo hominem unius libri », « Je crains l'homme d'un seul livre », phrase attribuée à Thomas d'Aquin (XIIIe siècle)].
Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est vers cette interprétation qu’il faut pencher. La phrase n’exalte pas la beauté de la lecture, mais considère avec mépris les pédants qui tiennent leur savoir uniquement d’un livre ou de livres, et qui n’aurait pas appris par les expériences de la vie ou par leurs propres réflexions.
C’est la tension que l’on retrouve dans toute l’histoire de l’humanité entre le savoir que nous acquérons par nos propres moyens et un savoir « tout cuit » dont on se méfie car sa facilité nous éloignerait de la rigueur nécessaire au véritable apprentissage : dans l’Antiquité, on s’en prenait au livre et à l’écrit qui ont fait perdre l’habitude d’exercer sa mémoire ; au XVe siècle, on s’en est pris à l’imprimerie, qui répandait trop vite et largement un savoir autrefois mûrement acquis ; au XXe siècle, à la télévision, aux ordinateurs ; au XXIe à internet, et aujourd’hui aux Intelligences Artificielles. Je pense sincèrement qu’il faut conserver un juste équilibre dans cette tension : il est impératif de continuer à exercer notre cerveau, mais les progrès techniques que sont l’écriture, l’imprimerie, l’informatique, les IA, si on en tire parti intelligemment, peuvent être bien plus que des solutions de facilité, et nous permettre d’améliorer notre propre savoir et nos propres compétences.
Je laisse d’ailleurs le mot de la fin à mon grand-père, à qui je pense toujours quand je lis cette phrase. Il ne connaissait pas le latin, mais avait lu et retenu l’intégralité des citations latines des « pages roses du Petit Larousse ». Et parfois, me parlant de quelque chose qu’il avait appris à la lecture d’un livre, il déclarait fièrement « Doctus cum libro ». Et moi, jeune étudiante latiniste, je lui expliquais que cette phrase n’était pas élogieuse, mais méprisante envers ceux qui acquièrent leur savoir dans les livres ! « Mais enfin ! s’indignait-il, c’est n’importe quoi ! Bien sûr qu’on se cultive en lisant des livres ! »
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